Docteur Christophe Richard

L’ouverture des données personnelles de santé constitue un véritable enjeu de société. Un bouleversement profond qui implique d’informer et responsabiliser la population aux enjeux de l’utilisation des outils numériques. Au delà du volet sécuritaire, Christophe Richard plaide pour un écosystème régulé où les notions d’éthique, de déontologie et d’humanité auraient leur place. Une réflexion salvatrice pour l’avenir de notre système de santé.

A l’heure où les moyens et les outils technologiques permettent de traiter la big data, le débat sur la sécurisation des données est, selon Christophe Richard, déjà dépassé. ‘‘ La question n’est plus de s’interroger sur la sécurité et l’intérêt d’une utilisation des données, mais plutôt d’évaluer les avantages à en tirer et de réfléchir aux réels bénéfices de cette nouvelle dynamique. ’’ Faire la distinction entre la recherche d’un profit purement économique et une utilisation au service de l’individu. ‘‘ Pour revenir sur les réticences et les risques inhérents à la circulation des données personnelles, ils résultent bien souvent d’une vision culturelle du sujet et engendrent des débats passionnés, comme la France les aime, entre les pro et les anti open data. ’’ Rien à voir en effet entre l’approche anglosaxonne qui accepte que tout se vende et s’achète et celle d’une Europe adepte des règlementations et d’une légitime protection des données.

 

L’ouverture des données : un choc culturel

‘‘ Traditionnellement en France, le médecin, personne de confiance, est le gardien des données de santé, figées dans un dossier médical papier. Or, depuis peu, avec l’évolution des technologies de la communication et l’essor des réseaux sociaux, l’information est plus fluide et elle est naturellement amenée à circuler.’’ Photos de ses habitudes alimentaires, de ses activités, participation à des forums où chacun peut évoquer ses pathologies et ses traitements avec une faible protection d’identité, il est très facile aujourd’hui de se procurer des informations d’ordre privé, quasiment en libre accès. ‘‘ Même si la personne ne diffuse aucune donnée médicale sur le net, elles peuvent être déduites des traces

laissées sur son comportement quotidien et utilisées à des fins purement commerciales, grâce à des outils capables de les concaténer. Il faut donc trouver des solutions pour tenter de reprendre le contrôle et faire que cette valeur générée n’exclue pas l’individu. ’’ La réglementation européenne est peut-être une piste. ‘‘ Si je suis contre l’idée de textes protégeant les gens à leur insu, j’appelle de mes voeux un environnement maîtrisé, avec des règles connues de tous, accompagnées de sanctions efficientes et réellement appliquées en cas d’utilisation inappropriée des données. Mais pour que cet écosystème ait un avenir, il est nécessaire de responsabiliser et sensibiliser la population aux impacts résultant de l’utilisation des outils numériques, pour que chacun agisse en connaissance de cause. ’’

 

De l’éthique dans les algorithmes

Inciter le grand public à s’informer, pour qu’il puisse se rendre compte que la plupart de ses craintes sont bien souvent disproportionnées, sera la démonstration que le coeur du débat ne se situe pas au bon endroit. ‘‘ En raisonnant sur la base de bénéfices en termes de connaissance, on déplace le point de vue. La sécurité est un des piliers du système mais il n’est pas le seul. Les notions de garantie et de confiance fixées par des codes de conduite sont indispensables pour intégrer une dimension éthique, dans la manière de traiter les algorithmes par les data scientists. ’’ A l’instar des médecins qui obéissent à un code de déontologie et vis-à-vis desquels les patients n’ont pas d’a priori négatif. ‘‘ Si l’on parle d’intelligence, même artificielle, il est nécessaire d’y associer une part d’humanité. La sagesse, la générosité et l’humilité ne relèvent pas que de la philosophie ou de la naïveté. Ce sont elles qui vont faire que les décisions prises ne soient pas uniquement mathématiques. Aussi puissante soit-elle, une machine reste une machine. Si on parvient à intégrer dans sa programmation cette part de bienveillance, l’humain ne perdra pas le contrôle. ’’

 

Vers un changement de société

Le phénomène big data est une révolution culturelle et sociétale qui change radicalement notre rapport aux données de santé. ‘‘ Nous sommes aujourd’hui dans une phase de transition. Demain, les nanotechnologies, la biotechnologie et les outils connectés seront le quotidien de nos enfants. Dès lors, pourquoi ne pas envisager une sorte de co évolution entre les hommes et le numérique ? ’’ Pour Christophe Richard, les acteurs français sont restés trop longtemps sur les risques et pas assez sur les bénéfices. ‘‘ C’est en se posant la question des avancées que l’on commence à réfléchir aux solutions. Et dans ce domaine, Google, Facebook, Apple et Consort ont pris une avance considérable ! ’’ Tout n’est cependant pas perdu et il existe l’espoir de construire un écosystème dans lequel les connaissances bénéficieraient au plus grand nombre. ‘‘ Le tout ne s’oppose pas à l’individu, les deux sont complémentaires. La médecine personnalisée nécessite un maximum de données et pour reprendre mon idée de confiance, si on leur garantit une utilisation bienveillante, la plupart des gens accepteront de confier des informations sensibles. ’’ Une dynamique favorable au patient et à la société puisqu’elle permettrait, par exemple, d’optimiser les parcours de soins et de diminuer les coûts de santé. ‘‘ En conclusion, médecins et ingénieurs devront s’inspirer et s’enrichir mutuellement de leurs bonnes pratiques pour pouvoir répondre à cet enjeu. Après, ce sont les usages et le pragmatisme qui décideront. ’’

Bio express

Médecin, Expert en Médecine Numérique, spécialisé dans la conduite de programmes numériques nationaux à forte valeur ajoutée médicale (DMP, Dossier Pharmaceutique, SI Samu...) . ll a acquis son expérience en tant que directeur médical au sein d'une SSII internationale durant lequel il a accompagné de nombreux projet de transformation numérique en santé en particulier lorsqu'ils impliquent des traitements et la sécurisation de données de santé à caractère personnel (hébergement agréé HDS) et/ou des problématiques à forte valeur ajoutée "médicale" (insuffisance Cardiaque, Diabétologie, Cancérologie, ...).

Repères

OPEN DATA

Dynamique, participant d’une transparence de la démarche publique, qui vise à rendre disponibles et réutilisables par tous des données de l’Etat, sous réserve de ne pas dévoiler de secrets et de ne pas porter atteinte à l’individu ou à la société.

BIG DATA

Outil associant une capacité purement technologique de stocker et traiter de grands volumes de données, à grande vitesse et de sources très variées, de façon à en tirer des requêtes.

Regard Croisé de Didier AMBROISE, Associé fondateur

Retour d'expérience sur le Carnet de Vaccination Electronique

Doshas Consulting et les médecins libéraux ont expérimenté un Carnet de Vaccination Electronique (CVE) dans le cadre du programme Territoire de Soins Numérique en Auvergne Rhône-Alpes.

 

Le CVE est un système d’information permettant la saisie et le partage de l’historique vaccinal avec tous les acteurs du parcours de santé du patient (cabinets de ville et centres de santé, hôpital, médecine du travail, PMI, maternités…). Cet historique vaccinal (souvent perdu dans le cas du papier, et surtout inaccessible lorsqu’il est stocké dans le logiciel de cabinet du médecin traitant) est couplé à un système expert permettant l’analyse du contexte de l’individu, afin de préconiser les vaccins à réaliser selon le dernier calendrier vaccinal à jour et les dernières recommandations des experts nationaux de la vaccination. Malgré les réticences des mouvements antivaccinaux, la vaccination a été un véritable progrès de la médecine.

 La généralisation du CVE, dans les perspectives d’open data et big data présentées par Christophe Richard en raisonnant ‘‘ connaissances ’’ et en respectant l’éthique, permettrait la complétude et la qualité des données collectés auprès des individus, ouvrant à terme l’analyse de ces données sur l’ensemble de la population afin de fonder ‘‘ enfin ’’ une politique de Santé Publique sur les données disponibles :

  • connaissance de la couverture vaccinale de la population (inconnue à ce jour),
  • recherches sur les effets indésirables et iatrogènes selon le contexte de l’individu,
  • anticipation des épidémies et des pandémies en croisant avec les informations du terrain avec la mise en place d’une communication adaptée,
  • études médico-économiques permettant de mesurer le ‘‘ retour sur investissement ’’ des vaccins et du CVE en termes d’organisation dans la prise en charge des patients et de leur entourage.

 

L’utilisation des données de santé à caractère personnel pour le bien commun reste possible si les objectifs sont affichés et respectés.

 

Bio express

Ingénieur en technologies de l’information pour la Santé, Didier Ambroise, associé fondateur du cabinet Doshas Consulting, intervient depuis toujours de manière opérationnelle sur les projets d’innovations et de e-Santé. Il est membre du Conseil de perfectionnement et du Conseil pédagogique de l’École Polytechnique de l’Université Grenoble Alpes, où il enseigne également. Il intervient dans la formation ‘‘ e-santé ’’ à CentraleSupélec.

Conception : Doshas Consulting
Responsable de la publication : Didier Ambroise
Rédaction : Cécile Jouanel
Création graphique et réalisation : Studio graphique Biskot & Bergamote
Crédit : Shutterstock

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