Patrick Ruestchmann

Faire évoluer les participants dans un scénario fictif pour qu’ils en tirent des enseignements bien réels sur les comportements humains, les serious game ont une valeur pédagogique et stratégique éprouvée. Explications servies sur un plateau, par ‘‘ le maitre du jeu ’’, Patrick Ruestchmann.

Qu’est ce qu’un serious game ?

‘‘ Le serious game, ou jeux sérieux en français, est fréquemment associé aux outils de réalité virtuelle et de réalité augmentée qui permettent de se placer dans l’immersion, souvent très opérationnelle, d’une situation. Ces outils sont des moyens qui servent d’entraînement, comme par exemple monter le long d’un pilier à haute tension afin de le réparer, intervenir sur une catastrophe ou mettre au point une opération tactique. Les serious game en général et le wargaming en particulier englobent à la fois les jeux vidéo et les jeux de plateaux. Ces derniers, très largement utilisés dans les pays anglo-saxons, ont l’avantage d’être faciles à déployer et à moindre coût, tout en ayant une certaine agilité au niveau des règles et des supports. Ils ont surtout la grande vertu de mettre face à face de vraies personnes et de leur donner l’occasion de mieux comprendre les réactions et comportements humains, dans une mise en situation choisie. En pratique, à la sortie d’une séance de jeu arbitré, les participants repartent avec plus de questions qu’ils n’en avaient au départ, parce qu’ils ont réussi à approfondir le sujet et à découvrir de nouvelles perspectives. ’’

 

Quelle est la différence avec le wargaming ?

‘‘ Le wargaming a bien entendu une origine militaire. Les wargames cherchent à tester, imaginer ou jouer une opération militaire, en préparation de cette opération ou pour mieux comprendre comment elle s’est déroulée. Suivant les différents échelons d’intervention, ils agissent au niveau stratégique, opérationnel ou tactique. Le domaine du business wargaming, qui s’inspire des wargames, offre actuellement un large champ d’exploration. ’’

 

Pourquoi de grandes entreprises privées et des organismes publics peuvent-il avoir recours aux serious game ?

‘‘ Les serious game ont des valeurs pédagogiques éprouvées. Ainsi, une heure de session de jeu peut en apprendre autant, voir beaucoup plus, que trois heures de Powerpoint ! Ce temps, conçu pour se poser et mieux réfléchir, donne l’expérience de la décision. Il est notamment possible d’insérer un serious game dans un exercice de gestion d’une crise sanitaire - servant, entre autres, à tester la rapidité de décision et les flux d’informations contradictoires - afin d’éprouver la coopération face à des scénarii catastrophes. Ce sont des black swans ‘‘ des cygnes noirs ’’ qui ont un risque de survenir très faible, avec un potentiel de dégâts très important. Ça peut être une pandémie ou un moment de crise à l’intérieur d’une ville durant laquelle est intervenu un événement majeur ayant envenimé le climat social… Le jeu est une bulle qui permet de tester tous ces paramètres, dans un environnement clos et sans conséquences extérieures. C’est cette capacité à tester des comportements et des scénarii prospectifs que peuvent rechercher les grandes entreprises privées internationales comme certains organismes publics. ’’

 

Est-ce une tendance nouvelle dans la culture française ?

‘‘ Contrairement aux décideurs civils anglo-saxons qui utilisent très naturellement les serious game et le wargaming, leurs homologues français ont un peu plus de mal à y avoir recours. Même s’ils sont encore assez peu déployés, ils ont cependant toujours existé dans notre pays. L’agence du médicament, à l’instar de l’OMS, pourrait très bien imaginer gérer une action sur le long terme, en étudiant les réactions des opposants éventuels et des politiques. Le plus intéressant étant, je le répète, que chacun joue le rôle de l’autre pour mieux comprendre ce qu’il a en tête. ’’

 

Comment le jeu s’adapte-t-il aux différents scénarii ?

‘‘ Il faut d’abord partir de la question posée et de l’objectif pédagogique attendu, pour trouver le moteur de jeu allant correspondre au nombre de participants, à la durée et au format voulu. Parmi la foultitude de choix possibles, on adapte ensuite le moteur de jeu et on lui injecte, avec des experts du domaine, un scénario. Les données enregistrées, telles que les décisions et les actions des joueurs, constituent une source de renseignements précieuse. ’’

 

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

‘‘ Joué en mode collaboratif, ‘‘ Résilience ’’ consiste à prendre la place d’un dirigeant d’un pays qui va devoir budgétiser et mettre en oeuvre des politiques publiques alors que le territoire est confronté à une attaque, une crise commerciale, la démission soudaine d’un ministre ou tout autre événement imprévu. Ce jeu traite de huit critères distincts et permet de s’interroger sur l’impact de politiques publiques sur le maintien de la cohésion sociale et la gouvernance du pays, parfois avec des mesures populistes parfois non. Ce moteur, je l’ai par exemple utilisé et adapté au cas de Notre-Dame-des-Landes pour une vingtaine d’officiers de gendarmerie. ’’

 

Serious Games Network-France, la toute jeune association que vous présidez organise lundi 3 décembre, le premier forum français dédié aux usages du wargaming pour les secteurs de la défense, du civil et de la recherche. Quelle est son ambition ?

‘‘ L’objectif de ce forum, créé à notre initiative, est de faire connaître plus largement au secteur privé, aux mondes académiques et peut-être à celui de la défense les évolutions et le formidable potentiel de ces méthodes de jeu. Nous nous sommes inspiré d’événements d’envergure comme le ‘‘ Connections Wargaming Conference US ’’ qui a lieu depuis une vingtaine d’années aux États-Unis ou ‘‘ Connections UK ’’, rendez-vous annuel du King’s college à Londres, depuis 5 ans. Pour cette première édition, nous allons investir le cadre prestigieux de l’amphi Foch de l’École militaire. La matinée sera consacrée aux échanges avec des spécialistes internationaux, tandis que l’après-midi les participants pourront s’initier aux jeux et s’informer sur le game design. Une petite exposition présentera également l’histoire du wargaming, depuis les premiers kriegsspiele allemands jusqu’à ceux utilisés lors de la guerre du golf. Enfin, un Gaming Hackathon mené avec la Croix-Rouge française et des étudiants de Science Po complètera ce programme très prometteur qui, nous l’espérons, contribuera à pérenniser cet événement. ’’

Bio express

Spécialiste des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle, Patrick Ruestchmann est très attaché au partenariat public-privé et aux politiques d’usages numériques. Vice président d’Open data France, il est également directeur adjoint du GIP Territoires Numériques Bourgogne Franche Comté.

Consultant, chargé de cours et game designer, il préside la toute jeune association Serious Games Network-France, dont le premier forum dédié aux usages du wargaming se déroulera le 3 décembre 2018, à l’École militaire de Paris.

Repères

UN GAMING HACKATHON AVEC LA CROIX-ROUGE

Comment parler du droit international humanitaire auprès de cadres, dirigeants, collégiens, lycéens, grand public ? Comment un jeu peut-il aider à sensibiliser l’opinion sur cette thématique choisie par la Croix-Rouge ? Tel sera l’objectif du gaming Hackathon qui se tiendra lundi 3 décembre, à l’École militaire, lors du 1er Serious games forum. Encadré par un enseignant de Saint-Cyr, les étudiants de Science Po auront donc pour mission d’imaginer un jeu pédagogique sous forme de plateau, de cartes ou d’application mobile. Que le meilleur gagne !

Regard Croisé de Didier AMBROISE, Associé fondateur

Retour sur le 1er forum Serious Game

Doshas Consulting a participé au tout premier forum français dédié aux Serious Games, ce 3 décembre à l’Ecole Militaire. Cet évènement, en partenariat notamment avec le King’s College of London, a mobilisé quelque 200 participants. Une belle réussite ! Une journée de découverte dont la promesse, largement tenue, était de découvrir les aspects bénéfiques des serious games.

Au cours des plénières de la matinée, l’une dédiée au wargame et l’autre au business serious game, il a été mis en exergue que les serious games permettaient de faciliter :

  • La prise de décision, grâce à l’exploration du champ des possibles (le fameux what if) et ainsi agir avec une meilleure connaissance du marché, des acteurs, etc.
  • L’entraînement / la pratique, en pouvant (re)jouer des scénarii, et ainsi favoriser la mémorisation ou l’émergence d’automatismes
  • L’apprentissage, lors duquel les participants, en étant acteurs et non spectateurs, intègrent du savoir de façon plus rapide
  • La communication entre équipes, grâce à l’aspect dynamique du serious game, mais également via des rôles qui peuvent être inversés au sein du jeu et aident ainsi à mieux comprendre les problématiques, attentes, etc. de ses collègues voire de ses clients.

L’après-midi a, quant à elle, été rythmée par des ateliers pratiques, aux nombreuses thématiques : serious game humanitaire, sécurité civile, cybersécurité, atelier de conception de serious game, etc. afin que les participants puissent s’initier à ces pratiques.

Bio express

Ingénieur en technologies de l’information pour la Santé, Didier Ambroise, associé fondateur du cabinet Doshas Consulting, intervient depuis toujours de manière opérationnelle sur les projets d’innovations et de e-Santé. Il est membre du Conseil de perfectionnement et du Conseil pédagogique de l’École Polytechnique de l’Université Grenoble Alpes, où il enseigne également. Il intervient dans la formation ‘‘ e-santé ’’ à CentraleSupélec.

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