Jacques Lucas, Ancien 1er vice-président du Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM)

Ne pas obérer l’avenir du numérique dans la pratique de la médecine fût pour Jacques Lucas une des priorités de sa délégation au Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM). Elle est également l’aboutissement d’un parcours professionnel et d’un engagement ordinal au service de l’exercice professionnel et de la déontologie médicale.

‘‘En acceptant, en 2005, la délégation en charge du numérique au sein du Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM), j’avais l’ambition de placer ce sujet, qui concernait à l’époque essentiellement le Dossier Médical Personnel (DMP) et les messageries sécurisées, au coeur de notre institution.’’ Un choix précurseur et visionnaire, tant les applications dans ce domaine vont bientôt submerger les pratiques professionnelles. Sous la conduite de Jacques Lucas, plusieurs livres blancs ont été publiés ayant pour thème ‘‘l’Informatisation de la santé’’, ‘‘la Télémédecine’’, ‘‘la Dématérialisation des document smédicaux’’, ‘‘la Déontologie médicale sur le web’’, ‘‘La santé connectée’’ et ‘‘Le médecin dans la société de l’information et de la communication’’. Le dernier en date, sorti en janvier 2018, s’intitule ‘‘Médecins et patients dans le monde des data, des algorithmes et de l’intelligence artificielle’’.

 

Des positions connues et reconnues...

‘‘Au fur et à mesure de ces publications qui ont une vocation pédagogique et informative vis-à-vis des médecins, l’audience du CNOM et ses positions ont pris de l’ampleur, notamment auprès des industriels ainsi que des milieux politiques et de l’administration centrale. À titre d’exemple, je siège à l’Institut national des données de santé (INDS) ainsi qu’au comité d’agrément des hébergeurs (CAH). Nous participons également aux groupes de travail de la stratégie nationale de santé qui comporte un volet numérique extrêmement important’’. Cette présence dans les comités et organisations de santé se double d’efforts de communication visant à diffuser très largement les positions de l’ordre des médecins. ‘‘J’ai créé un groupe dédié afin de réunir des conseillers nationaux de différentes sections pour qu’ils puissent exprimer leurs réflexions et que nous arrivions à dégager une opinion officielle’’. Une opinion d’autant plus nécessaire que l’évolution technologique va vite, très vite !

 

...qui nourrissent le débat public

‘‘La meilleur façon pour les professionnels de santé et les usagers de s’approprier un tel changement, c’est de provoquer un débat public. Or, depuis 2012, nous assistons à une accélération exponentielle de l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé, tandis que la dernière élection présidentielle marque une volonté forte d’intégrer le numérique dans la société’’. Le rapport de Cédric Villani, sorti fin mars, préconise d’ailleurs des recommandations en santé pratiquement similaires à celles du CNOM. ‘‘Nous ne pouvons que nous réjouir et nous féliciter de cette convergence d’esprit, même si ce rapport a un caractère très général et manque peut-être de solutions immédiatement concrètes.’’ Jacques Lucas rappelle également la nécessité, préconisée par le président du Comité consultatif national d’éthique, d’une réflexion permanente et non limitée aux seuls moments de révision des lois de bioéthique. ‘‘Ce constat ne signifie pas pour autant d’être continuellement dans le débat public. À un moment donné, des décisions doivent être prises, d’autant plus que le monde de l’industrie et des start-up ne va pas attendre de connaître l’issue de nos discussions nationales ! Si la France, qui peut avoir la prétention d’être leader en Europe sur ces sujets innovants, ne veut pas être réduite à un nain géopolitique, il faut qu’elle se donne les moyens d’une véritable ambition dans le secteur du numérique en santé.’’

 

Négocier le virage du numérique en santé dès la faculté

Agir pour éviter d’être dépassé par les GAFA et autres géants venus d’Outre Atlantique ou de Chine, mais à quel niveau ? ‘‘La médecine française reste quand même parmi une des meilleures au monde. Elle ne doit pas rater l’inclusion du numérique dans la santé en général et la pratique de la médecine en particulier, d’où l’importance d’intervenir dès la formation universitaire.’’ C’est pourquoi le CNOM a signé une convention de partenariat avec la Conférence nationale des doyens, pour favoriser une véritable prise de conscience, de la faculté aux ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur. ‘‘Dans ce qu’il est commode d’appeler les déserts médicaux, l’accès au haut débit est très souvent impossible. C’est pourtant dans les territoires en souffrance démographique - rappelons quand même pour relativiser que 80% de la population française vit sur 20% du territoire - qu’il pourrait apporter de véritables supports médicaux comme la télémédecine ou la télé-expertise. Médecins et infirmiers en pratique avancée auraient ainsi l’opportunité d’émettre un avis à distance qui éviterait bon nombre de déplacements de première intention.’’ D’où l’importance de former les étudiants aux bons usages du numérique en santé. ‘‘Partant d’une situation donnée d’un patient, le traitement algorithmique correspondrait finalement à un arbre décisionnel au bout duquel le praticien pourrait arriver à un diagnostic ou une très forte probabilité diagnostic.’’

 

Impact sur la démographie médicale

Si ces outils relevant de l’intelligence artificielle ne remplaceront jamais les hommes, ils vont cependant forcément modifier la fonction médicale. ‘‘Prenez une image radiologique, envoyez la sur une base comprenant une centaine de milliers, voire des millions de clichés, et vous aurez en retour, par comparaison automatique, un diagnostic radiologique que je vais qualifier de ‘‘lésionnel’’. Les

radiologues qui sont théoriquement peu hostiles à l’utilisation du numérique regardent donc avec inquiétude leur métier évoluer et la crainte qu’il puisse un jour disparaître. ‘‘Dans un avenir proche, ils seront amenés à changer leurs pratiques, sachant que la machine, aussi performante soit-elle, n’endossera pas la responsabilité finale de l’interprétation de l’imagerie. Cet exemple montre bien que nous devons inclure, dans notre réflexion sur la formation universitaire, la probabilité qu’un certain nombre d’interprétations automatiques, réalisées par une machine intelligente, imposera de réduire le nombre de professionnels à former, uniquement dans une optique d’interprétation.’’ Cette projection dans les cinq à dix ans à venir aura donc un impact sur la démographie médicale, le numerus clausus devant être actuellement pensé ‘‘en fonction de ce que sera l’exercice dans dix ans, spécialité par spécialité.’’

 

Formation continue et fracture générationnelle

On l’a dit, les professionnels de santé sont confrontés à une évolution extrêmement rapide des outils technologiques qui ne leur laisse pas toujours le temps suffisant de se mettre à jour. La formation permanente est dès lors à promouvoir. ‘‘L’ordre des médecins s’est donc prononcé pour une certification périodique de la compétence, utilisant par exemple le e-learning, notamment sur l’aide au diagnostic par des dispositifs d’intelligence artificielle.’’ Ce bouleversement inédit par son ampleur crée naturellement des résistances dans le milieu médical. ‘‘J’ai coutume de comparer cette phase de transition avec la Révolte des Canuts. La tendance spontanée reste l’inquiétude et l’opposition. À nous de faire comprendre les enjeux et d’accompagner ces peurs bien légitimes.’’

Des craintes d’autant plus marquées suivant l’âge des praticiens. ‘‘L’effet générationnel n’est pas à négliger. Chez la plupart des jeunes, l’appropriation aux applications et à l’utilisation d’objets connectés est déjà faite. À contrario, un médecin qui découvrirait du jour au lendemain tout ce que peut lui apporter le numérique aurait l’impression de basculer dans un autre monde. Certains, proches de la cessation d’activités, peuvent avoir la tentation de s’arrêter prématurément, comme en 1996, l’année des ordonnances Juppé sur l’informatisation des cabinets médicaux.’’ Pour Jacques Lucas, professionnels de santé et usagers regardent cette évolution technologique, avec un mélange de fascination et d’appréhension. ‘‘Comme pour le passage de la carte routière au GPS, le numérique facilite certaines tâches si l’on accepte de se laisser conduire. Reste à toujours s’interroger sur qui pilote réellement les données fournies...

 

Bio express

Cardiologue et néphrologue, Jacques Lucas a longtemps exercé au CHU de Nantes, avant de s’installer en libéral. Parallèlement à sa son activité médicale, il se présente aux élections ordinales dans son département de la Loire Atlantique, où il assure quelques années le poste de secrétaire général. Il est élu, en 1999, conseiller national de la région des Pays de la Loire et devient très rapidement président de la section de l’exercice professionnel, puis Secrétaire général du Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM). Il en a été le 1er vice-président, avec une délégation générale sur le numérique en santé.

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